
Ce numéro aborde la représentation des conflits et des guerres. Qu'il s'agisse de combats lointains ou d'attentats et d'émeutes se déroulant au cœur de nos villes, l'information véhiculée sur leurs enjeux demeure souvent dominée par une forme de spectacularisation et des partis pris. Les œuvres ici réunies abordent des situations qui dorénavant font fréquemment la manchette : attentats à la bombe, opérations militaires en Afghanistan, interventions antiémeutes dans le cadre de conflits sociaux. Elles le font en s'attachant tout d'abord à rendre palpable la part construite et fictionnelle de l'image et à modifier nos perceptions en multipliant les points de vue, en témoignant de visions opposées, en rendant compte du vécu de la guerre et en prenant acte du passé.
Dans Eleven Blowups, Sophie Ristelhueber recrée, à l'aide d'éléments de ses propres photographies, des images de cratères de bombes provenant des médias. Vraies et fausses tout à la fois, ces images montrent les traces de la destruction en essayant de rendre non la spécificité d'une histoire et d'un lieu, mais plutôt l'expérience d'un effondrement, l'effet dévastateur d'un trou béant qui s'ouvre devant soi. « L’idée d’une terre chargée d’histoire qui s’avale est un concept qui m'inspire », dit Ristelhueber. La présentation initiale de ces images à Arles, dans l'ancienne résidence du Gouverneur de la Banque de France, dit aussi que cet abîme est aussi le nôtre.
R for Real et Bagdads d'Emanuel Licha s'attachent également à démêler les fils du fictionnel et du réel, mais en évoquant ici une fiction pleinement opératoire qui prend la forme de décors urbains servant à l'entraînement des militaires et des policiers. Jouant d'ambiguïtés, ces œuvres viennent souligner le rôle de la fiction dans la réalité des conflits et dans la constitution de nos représentations de l'étranger. La figure d'un « touriste du désastre », présente dans R for Real, vient ajouter un éclairage supplémentaire sur la dimension fantasmatique et trouble de nos perceptions.
L'exposition War at a Distance, qui était présentée à la galerie TPW à Toronto, se penche par ailleurs sur les représentations médiatiques de la guerre dans le contexte de la présence canadienne en Afghanistan. Juxtaposant œuvres artistiques, reportages, documentaires, dramatiques radio, vidéos personnelles et autres documents diffusés sur les plateformes des médias sociaux, cet événement vise à décloisonner les discours et à élargir les perceptions du conflit afghan afin de stimuler le débat public. Cela était mis en pratique dans le cadre d'un colloque portant sur « les pratiques documentaires, la culture visuelle et le débat public en relation aux conflits militaires ».
À ces enjeux liés à la perception des conflits et au débat public, Abbott & Cordova, 7 August, 1971, première œuvre d'art public de Stan Douglas, vient ajouter une voix complémentaire. Placée à l'entrée d'un immeuble commercial au cœur de Gastown, un quartier historique de Vancouver longtemps laissé à l'abandon, l'œuvre s'inscrit dans le contexte d'un plan de revitalisation fondé sur la mixité des fonctions et des populations. Douglas choisit de rappeler une émeute de 1971 qui avait vu s'affronter les forces de l'ordre et les jeunes du quartier; une façon de problématiser les enjeux du redéveloppement en rappelant la nécessité d'une intégration de tous les habitants du quartier.
Jacques Doyon

This issue looks at the representation of conflicts and wars. Whether they are distant battles, terrorist attacks, or riots taking place in the heart of our cities, their communication to the public is often dominated by spectacularization and slanted views. The artists whose works brought together here address situations that regularly make the headlines nowadays: bomb explosions, military operations in Afghanistan, riot-squad actions during social conflicts. Their intention in broaching these issues is to make palpable the constructed and fictional aspect of the image and to modify our perceptions by multiplying points of view, exposing opposed visions, taking account of the lived experience of war, and drawing on the past.
In Eleven Blowups, Sophie Ristelhueber uses elements from her own photographs to re-create images of bomb craters broadcast in the media. In showing the traces of destruction, these images, true and false at once, portray not the specificity of a single story and place but the experience of collapse, the devastating effect of a gaping hole opening up at one’s feet. “The idea of a terrain loaded with history that is swallowed up is a concept that inspires me,” says Ristelhueber. The fact that these images were first presented in the former residence of the Governor of the Bank of France in Arles says that this abyss is also ours.
Emanuel Licha’s R for Real and Bagdads also attempt to untangle the threads of the fictional from the real, this time by evoking a fully operational fiction that takes the form of constructed sets of urban areas used to train soldiers and police officers. Playing on ambiguities, Licha’s works underline the role of fiction in the reality of conflicts and in the composition of our representations of the foreign. The figure of a “disaster tourist,” present in R for Real, sheds additional light on the phantasmal and disturbing dimension of our perceptions.
The exhibition War at a Distance, presented at the TPW Gallery in Toronto, looks at media representations of war in the context of debates over the Canadian presence in Afghanistan. Juxtaposing artworks, reports and documentaries, radio dramas, personal videos, and documents disseminated on social media platforms, this project aimed to decompartmentalize discourses and broaden perceptions of the conflict in Afghanistan in order to stimulate public debate. This debate was actually undertaken in a colloquium on “documentary practices, visual culture, and the public debate on military conflicts”
Abbott & Cordova, 7 August, 1971, the first public artwork by Stan Douglas, adds a complementary voice to these issues related to the perception of conflicts and public debate. Located at the entrance to a commercial building in Gastown, a long-neglected historic Vancouver neighbourhood, the work is presented in the context of an urban renewal plan based on mixed functions and populations. Douglas chose to look back at a 1971 riot that saw the forces of order opposing young people of the neighbourhood; the work exposes issues involved in redevelopment by recalling the need to integrate all inhabitants of the neighbourhood.
Jacques Doyon (Translated by Käthe Roth)