
Joachim Koester photographie, et filme parfois, des événements invisibles. Depuis le milieu des années 1990, il recherche ces lieux que l’histoire semble avoir touchés, puis désertés, puis laissés à leur propre effacement. Il se fait archéologue de l’intangible et pose de la sorte une question aussi belle que troublante : un événement, une fois effacé par le temps, peut-il hanter le visible?
En 2005, Koester se rend à Celafù, en Sicile, afin de retrouver la Villa Santa Barbara dont l’histoire a croisé celle de l’occultisme. Aleister Crowley, connu en Angleterre pour sa participation à des sociétés ésotériques, y tint au début des années 1920 une communauté retirée et versée dans la magie noire et la sexualité libre. Il rebaptisa la Villa d’un nom idoine : l’Abbaye de Thelema. Les rites d’initiation qui y eurent cours exigeaient d’éprouver le côté sombre de l’Éden en passant une nuit entière – vraisemblablement drogué à l’opium et au haschich – dans la Chambre des cauchemars, salle peinte de fresques représentant les enfers, mais aussi le ciel et la terre habités par des démons et des gobelins lubriques. La communauté fut fermée par Mussolini en 1923, après que la mort d’un de ses membres eut attiré l’attention des médias anglais. Retirée, la maison laissée à l’abandon fut progressivement rattrapée par le développement urbain.
Le projet de Koester, intitulé Morning of the Magicians, veille à documenter la recherche de cette maison, puis à rendre compte du travail du temps. Les fresques à demi-effacées, les traces sombres sur les murs, les pièces désertées indiquent, comme négativement, un passé qui subsiste.
[Suite de l’article dans la version imprimée du magazine. En vente partout au Canada et aux États Unis jusqu’au 30 janvier 2010.]
Biographie de l’auteur
Historien de l’art et sociologue, Maxime Coulombe est professeur d’art contemporain à l’Université Laval. Il a récemment publié, aux Presses de l’Université Laval, Imaginer le posthumain : sociologie de l’art et archéologie d’un vertige.
Joachim Koester photographs, and sometimes films, invisible events. Since the mid-1990s, he has sought out places that history seems to have touched, then deserted, and finally left to fade away. He sees himself as an archaeologist of the intangible, and thus he asks a question both beautiful and disturbing: Once an event is erased by time, might it haunt the visible?
In 2005, Koester went to Celafu, Sicily, to find Villa Santa Barbara, a place once associated with the occult. Aleister Crowley, known in England for his membership in esoteric societies, established a secluded community involved in black magic and free sex there in the early 1920s. He gave the villa an apt new name: the Abbey of Thelema. The initiation rites that took place there involved experiencing the dark side of Eden by spending an entire night – probably drugged with opium and hashish – in the Chamber of Nightmares, a room decorated with frescoes depicting hell, heaven, and Earth inhabited by lewd demons and goblins. Mussolini shut down the community in 1923, after the death of one of its members drew the attention of the English media. The once-isolated house, abandoned, was gradually overtaken by urban development.
In his project Morning of the Magicians, Koester documents the search for this house, then records how time has altered it. Half-obliterated frescoes, dark stains on the walls, and deserted rooms indicate, as if by subtraction, a past that remains.
[See the printed magazine for the complete article. On sale throughout Canada and the United States until January 30th 2010.]
Author Biography
Maxime Coulombe, a sociologist and art historian, teaches contemporary art at Université Laval. He recently published Imaginer le posthumain: sociologie de l’art et archéologie d’un vertige (Presses de l’Université Laval).